Revenu naturellement en France en 1992, le
loup est dans nos alpages et entend bien y rester.
Rien
que pour 2011, on lui attribue la mort de près de 5 000 moutons et plus
de 4 500 depuis début 2012. Pour une population estimée à 250 loups
adultes répartis dans douze départements, cela fait un beau tableau de
chasse. Conséquence : alors que la sauvegarde de l'espèce, protégée par
la convention de Berne (1979) et la directive européenne Habitats, faune
et flore (1992), a longtemps prévalu, les voix s'élèvent, de plus en
plus nombreuses, pour demander son exclusion des alpages. Voire des
parcs nationaux.
A
l'issue de son conseil d'administration, tenu jeudi 18 octobre à Florac
(Lozère), le parc national des Cévennes a ainsi décidé à la
quasi-unanimité que la présence du prédateur n'était pas "compatible
avec les techniques d'élevage mises en oeuvre sur le territoire du
parc".
"BIODIVERSITÉ"
"Nos
systèmes d'élevage produisent de la biodiversité. La présence du loup
remettrait en cause cette biodiversité. Nous avons fait notre choix", a
précisé son président, Jean de Lescure. Les administrateurs souhaitent
la révision du plan d'action national sur le loup, la définition de
zones d'exclusion et la possibilité de réaliser des tirs de défense dans
la zone cœur du parc.
De
quoi mettre du baume au coeur des éleveurs du Causse Méjean, en
première ligne face au prédateur, qui ont créé début septembre un
collectif demandant que"le loup disparaisse de Lozère". Et de quoi
susciter l'indignation des défenseurs de la nature, qui rappellent que
les coeurs des parcs nationaux représentent les seuls 0,5 % du
territoire français où la faune et la flore sauvages sont strictement
protégées.
Le
parc des Cévennes, certes, présente des particularités : c'est le seul
parc national français situé en moyenne montagne, et c'est le seul en
métropole dont le cœur est habité et exploité par des résidents
permanents. Sa prise de position n'en pourrait pas moins faire des
émules.
"DÉBAT"
Dans
un communiqué diffusé le 31 octobre, la Fédération départementale des
syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA) des Savoie et les Jeunes
agriculteurs de Savoie et Haute-Savoie annoncent ainsi avoir saisi le
parc national de la Vanoise et les parcs régionaux du massif des Bauges
et de la Chartreuse "pour qu'à l'instar de la position prise par le parc
national des Cévennes, un débat ait lieu au sein de leur conseil
d'administration". Débat jugé d'autant plus légitime qu'il s'inscrit
dans le droit fil de deux récentes propositions de loi.
La
première, déposée le 10 octobre à l'Assemblée nationale par une
vingtaine d'élus UMP, vise à autoriser les éleveurs "à tirer sur tout
loup menaçant leurs élevages", y compris au coeur des parcs nationaux.
La
seconde, déposée le 16 octobre par une quinzaine de sénateurs RDSE,
propose de créer des zones d'exclusion pour les loups, dans des limites
définies chaque année par arrêté préfectoral, sur les communes "où l'on
constate des dommages importants causant une perturbation de grande
ampleur aux activités pastorales". Leur abattage y serait autorisé
indépendamment du prélèvement défini au niveau national, sans
toutefois "menacer la présence du loup sur notre territoire".
Ces
propositions seront-elles retenues par le nouveau groupe national loup,
dont la constitution a été arrêtée mi-octobre, et qui aura pour tâche
d'adopter le plan national de gestion de l'espèce pour les années
2013-2018 ?
"Le
nouveau plan loup devra s'inscrire dans une phase de gestion et de
régulation, avec des objectifs d'élevage que nous voulons absolument
préserver", a indiqué Delphine Batho, ministre de l'écologie et du
développement durable, lors de la mise en place de ce groupe. Quelles
que soient les modalités retenues, il est donc clair qu'une étape est en
train d'être franchie. Et que la régulation des effectifs lupins est
désormais à l'ordre du jour.
"A
l'évidence, l'orientation principale du prochain plan loup est
d'abattre le maximum de loups, sans annoncer aucune mesure
supplémentaire de protection, ni de formation des éleveurs à
l'utilisation des moyens de protection existants", s'insurge
Jean-François Darmstaeder, président de Ferus.
TIRS "ÉDUCATIFS"
Spécialisée
dans la défense des grands prédateurs (ours, loup, lynx), cette
association ne s'oppose pas à des tirs "éducatifs", non létaux, de
défense ou d'effarouchement. Mais elle demande qu'aucun tir de
prélèvement ne soit autorisé dans le Jura, les Vosges et la Lozère : des
zones, précise M. Darmstaeder, "où seuls quelques loups ont été
signalés, ce qui signifie que leur recolonisation n'est pas encore
terminée".
"Je
peux comprendre que le loup n'ait pas sa place dans les estives, mais
si on commence à le traquer dans le cœur des parcs naturels, alors où
est sa place ?", s'interroge Pierre Athanaze, président de l'Association
pour la protection des animaux sauvages (Aspas), pour qui "il faut
changer en profondeur les méthodes pastoralistes et mettre en oeuvre des
mesures de protection réelles pour les troupeaux".
Jusqu'où
peut-on intervenir sur les populations lupines sans remettre en cause
la survie de l'espèce sur notre territoire ? Jusqu'où peut-on
transformer les pratiques d'élevage sans dénaturer le métier des
pastoralistes ? Comme le souligne Antoine Doré, sociologue à l'Institut
de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et
l'agriculture (Irstea), il revient aux politiques publiques"d'inventer
les dispositifs de négociation prenant à bras-le-corps de telles
questions, afin de rendre possible l'instauration collective d'un
"compromis supportable"". Faute de quoi la cohabitation du loup et de
l'agneau deviendra impossible.
Catherine Vincent