mardi 29 novembre 2011

Bienvenue au Loup dans le Cantal


Au milieu du XXème siècle, le dernier loup d'Auvergne est abattu. En 2008 et 2009, un loup  de souche italienne se laisse observer dans le Cantal. Entre ces dates beaucoup d'évènements se sont accumulés. Retour sur un retour.
Dans la nature, le loup craint l'homme et le fuit, et le promeneur n'a rien à craindre de cet animal. Mais au cours de l'histoire notamment en Europe, des cas de loups anthropophages se sont produits. Nier ce fait ne tient pas l'analyse des données historiques même si beaucoup de faits ont certainement été amplifiés ou inventés. Il n’en reste pas moins, qu’un certain nombre de sources différentes se recoupant, ne peut pas être récusé. Cet épisode s'explique par une conjonction improbable d'évènements qui ont eu lieu au cours des siècles passés mais qui n'ont plus lieu en France depuis des dizaines d'années.

 Pour ne plus jamais revoir ça ! Une patte de loup de 1880 clouée sur une porte de grange dans le sud Cantal (photo J. MOREL)
Jusqu'au XIXème siècle, la densité de population des loups était devenue importante. En effet, tandis que les hommes étaient occupés à s'entre-tuer, les loups, qui n'étaient plus chassés se multipliaient. Au XVIIème siècle, ceci est attesté par le fait que l'entretien de murailles des cimetières et l'apposition de pierres tombales étaient devenus nécessaire pour éviter la visite de canidés indésirables et notamment des loups, et le déterrement des cadavres. Des milliers de registres paroissiaux le démontrent. Ceci ne valait que pour les grandes villes. Dans le reste de la France, ravagé par les guerres incessantes, les famines et les épidémies, avant de s'occuper des morts, il fallait chercher à survivre. Vers le XVème siècle, les loups ont donc appris à consommer de la chair humaine à la faveur de ces nombreux cadavres laissés sans sépulture. Faut-il s'étonner alors que certains loups aient profité de ce changement de rapport de force ? Ainsi, dans ce contexte très précis (qui n'est plus connu en Europe de nos jours où les loups ne peuvent plus faire cet apprentissage) dans de très rares cas, des loups se sont spécialisés sur la prédation d'hommes. Les loups anthropophages, bien que rares ont marqués l'histoire. En Auvergne, une région a même du être rebaptisée suite à une série d'attaques tragiques. L'impact de ces prédations sur la population Auvergnate n'est bien sûr pas comparable à l'impact d'une guerre ou d'une épidémie. Une estimation du nombre d'hommes prédatés par des loups s'élève à 3000 morts en France entre le XVème et le XXème siècle (d'après Moriceau, 2007). Ce nombre de victimes (malgré qu'il soit peu élevé et étalé sur plusieurs siècles) et les attaques de loups malades de la rage ont fini de le rendre indésirable auprès des hommes. Ainsi, via un système de prime à sa destruction, le loup fut pourchassé jusqu'à son extermination totale de France vers le milieu du XXème siècle.
Les derniers loups d’Auvergne ont été officiellement tués en 1927 (l’un en Haute-Loire, et l’autre dans le Cantal à Saint-Jacques-des-Blats), mais un individu a été vu la même année aux Essarts près du pont de Coindre (Gorges de la Rhue, Cantal) et, d’après les journaux locaux, plusieurs loups réfugiés dans l’Aubrac en 1942, ont été abattus près de Saint-Rémy-de-Chaudes-Aigues (Cantal). Le dernier loup identifié avec certitude proche de l’Auvergne, a été tué en 1951 en Lozère (Saint-Girons, 1973) alors que le dernier sujet sauvage en France l’a été en 1952 en Haute-Savoie (Hainard, 1961).
Depuis près de 20 ans, on assiste à un retour du Loup en France.
Les premiers retours ont eu lieu dans le Mercantour depuis la fin des années 80. Un loup a été tiré dans les Vosges en 1994. Il venait d'Italie. Si l'on admet qu'il n'a pas été réintroduit, cela signifie que le loup a parcouru des centaines de kilomètres.
En Auvergne, c'est en 1997 qu'un loup originaire des Abruzzes (Italie) après avoir été observé pendant plusieurs mois est fauché par une voiture dans le Cantal (Laveissière). En 2001 (ou 1999), dans le Puy de Dôme (Ardes-sur-Couze), un loup (semble-t-il de souche italienne) est abattu par un berger croyant se débarrasser d'un chien errant. En 2005, durant l'hiver, suite à une observation directe d'un canidé correspondant à un loup, des carcasses de cerfs (17 au total) complètement nettoyées à la manière du loup sont retrouvées en forêt communale de Laveissière (Cantal). De sources officieuses, un loup aurait été tiré en Margeride en 2006. En Lozère, depuis 2006, un couple de loups semble fréquenter le secteur de Saint-Laurent de Muret. L'hiver 2009, un loup est observé près du Mont Lozère (les Bondons).
Suite à l'observation directe (photos et nombreux témoignages) et à l'analyse ADN sur deux années consécutives (2008 et 2009) d'un loup unique dans le Cantal (secteur nord des Monts du Cantal), le département a été classé en ZPP (Zone de Présence Permanente du loup).
Ce retour s'explique par le phénomène de dispersion. Elle est le fait pour un loup de quitter la meute et son territoire vital. Elle joue un rôle fondamentale dans la reconquêtes de territoires, le maintien de la structure génétiques de la population et la régulation de la dimension, l'organisation sociale des meutes de loups. Elle est provoquée par des changements physiologiques (rut, compétition pour la reproduction), par des agressions de dominants sur dominés, par la restriction alimentaire. Mais le premier obstacle à la survie des loups est la persécution dont il fait l'objet (braconnage, piégeage, programme de contrôle...). La régression de ses habitats de vie est la deuxième cause de limitation de sa dispersion (collisions dues au trafic routier). Néanmoins, les loups sont moins systématiquement pourchassés, l'espèce est protégée et il n'existe plus de prime à sa destruction, ce qui permet un lent mais progressif retour du loup dans ses anciens territoires.
Aujourd'hui, avec une population estimée à une centaine d'individus, répartie entre les Alpes, les Pyrénées orientales et le Massif Central, on constate que ce retour est corrélé à la densité de proies. Ce qui explique pour partie, que les zones de montagnes abritant des populations de mouflons (préféré au chamois), chamois, cervidés et ovins soient les premiers secteurs recolonisés.
Le Cantal est depuis juin 2009 classé en ZPP. C’est la 26ème en France. L'Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) réalise des circuits pour chercher des indices de présence et de suivre cette espèce .
Pourtant, nous savons que le chemin sera encore long et difficile pour parvenir à la présence pérenne d'une population lupine viable en Auvergne, qui ne sera pas obtenue sans une meilleure acceptation sociale de ce prédateur tout comme celle du Lynx et de l'ours dans d'autres régions françaises.
Enfin, le nouveau plan d'action national sur le loup 2008-2012, bien qu'approuvé par le Conseil National de la Protection de la Nature (CNPN), semble moins contraignant quant aux tirs de loup. Le loup vient d'être retiré depuis juin 2009, de la liste des animaux menacé de disparition, ce qui implique que les programmes de tirs pourront être élaborés, non plus par le ministère de l'écologie mais directement par les préfectures des département concernés. Le sort du loup sera donc débattu en local et non plus au niveau national d'où un risque d'incohérence. De plus, les tirs pourront avoir lieu en dehors de la présence des troupeaux aux estives. Le nombre de loups susceptibles d'être tirés s'il est atteint en cours d'années pourra être dépassés si cela est jugé « nécessaire » par le préfet.
Entre éleveurs rejetant ouvertement la présence du loup sur nos territoires mais espérant secrètement toucher les subsides des compensations de dégâts sur troupeaux, entre chasseurs n'acceptant pas d'avoir un concurrent sur leurs gibiers, le loup peut jouer un rôle important dans l'équilibre des herbivores sauvages. Il sélectionne ses proies selon la règle du moindre effort. Ainsi, en éliminant les plus faibles il limite la propagation de maladies et permet aux plus forts de se reproduire. Il maintient les herbivores sauvages à un niveau compatibles avec les ressources du milieu et peut permettre d'éviter la dégradation de certains milieux où ils ont tendances à se concentrer (les forêts par exemple). Quant aux dégâts sur les troupeaux, ne devrait-on pas privilégier la prévention à la gestion du loup ?
Depuis, le Cantal a perdu son label de ZPP faute d'indice de présence pour 2010. Les prospections continueront cet hiver.
On le voit, une question émerge sous ce conflit : l'homme peut-il légitimement se réserver pour lui seul, au détriment des autres espèces, la possibilité d'exercer ses impératifs vitaux (boire et manger) ? De ne concevoir les ressources, milieux et espèces que pour son usage exclusif ? Cette question est au cœur du rapport de l'homme à la nature. Avec le retour du Loup en Auvergne, elle est posé avec force. Dans un contexte de prise de conscience de l'impératif de préserver notre environnement, quelle sera la réponse que notre région voudra lui donner ?
 
Moriceau J. M., 2007 – Histoire du méchant loup. 3000 attaques sur l'homme en France (XVème – XXème siècle), Editions Fayard, 623 p.
Landry J. M., 2006 – Le loup, Editions Delachaux & Niestle (Neuchatel), 240 pages.
Collectif, revue « La voie du Loup », FNE, n°1 à 28
Saint Girons, M. C. ­ 1973, Les mammifères de France et du Bénélux (faune marine exceptée). Paris, Doin.
Hainard R. – 1961, Mammifères sauvages d'Europe, Editions Delachaux & Niestle (Neuchatel), 2 V


1 commentaire:

  1. Bonjour
    Je suis intéressé par plus d'informations sur les loups tués à St Rémy de Chaudes Aigues en 1942. Auriez-vous des coupures de presse de l'époque à me faire parvenir ou des témoins que je pourrais contacter ?
    Sinon, pourriez-vous me dire de quels journaux il s'agit ? Je ferais des recherches aux archives départementales.
    Combien de loups furent tués, quand (jour, mois), comment (battue, piège, empoisonnement) ?
    J'effectue un travail biographique, et cette mention de loups tués en Aubrac me sera certainement utile.
    En vous remerciant.
    Voici mes coordonnées : michel.chalvet@gmail.com
    Michel Chalvet
    Aubracois expatrié en Béarn
    Membre de plusieurs associations naturalistes.

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